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Tiré du
Cahier-souvenir (Journal de Montréal)
L'idole d'un peuple
Il aura été l'idole d'un peuple, celui qui par sa fougue, par sa rage,
par son insatiable soif de victoires, aura donné aux Québécois cet esprit
nationaliste qui les habite.
Son esprit fonceur, ce Québécois pure laine qui attirait le respect du
Canada anglais, Maurice Richard aura donné au hockey tout son sens, toute
sa beauté, toute sa raison d'être.
Maurice Richard, comme MM. Lévesque et Leclerc, n'ont pas quitté, ils ont
avec la plus grande simplicité laissé à d'autres le soin de perpétuer le
caractère des gens d'ici.
Maintenant, ils sont trois à observer, à épier les Québécois. Parfois ils
auront des sautes d'humeur parce que les gens d'ici ne respectent pas
toujours le "livre" qu'ils ont écrit.
Parfois, ils applaudiront les actes posés pour le respect d'une communauté
qui se bat pour sa langue, sa culture et son sport.
Un héritage inépuisable
Il y a de ces personnages qu'on n'oubliera jamais.
Des personnages comme René Lévesque.
Comme Félix Leclerc.
Des gens qui ont marqué l'histoire, qui ont caractérisé par leur fougue et
détermination la vraie personnalité des Québécois.
Maurice est allé rejoindre MM. Lévesque et Leclerc... tout en laissant
derrière lui des valeurs humaines qui garniront pour toujours le livre
d'histoire des gens de cette province.
Il est allé rejoindre M. Lévesque qui avait des convictions politiques
bien arrêtées, des convictions qui mettaient en valeur l'esprit créatif et
l'esprit de fierté des Québécois.
Il est allé rejoindre M. Leclerc qui avait des convictions inébranlables
sur l'intégrité et sur le dévouement des Québécois. Il a toujours
identifié, avec une profonde fierté, la culture du Québec.
Le Rocket aura lui aussi écrit par ses exploits exceptionnels un
chapitre important, le chapitre qui aura exercé le plus d'impact sur la
personnalité des Québécois.
Il semait la crainte
Le Rocket n'a jamais prétendu être le meilleur. Il n'a jamais
dit qu'il avait tous les talents. Cependant, il avait un outil que
personne ne possédait: un regard affolant qui creusait à lui seul des
brèches dans la défense ennemie.
Son coéquipier Ray Getliffe, le premier à l'avoir baptisé le Rocket,
l'a d'ailleurs fort bien exprimé.
"Quand j'étais sur la glace en même temps que lui et que je le voyais
foncer avec ce regard-là, j'aurais voulu sauter par-dessus la bande pour
m'enlever de son chemin, a-t-il dit. Pouvez-vous imaginer ce que
l'adversaire ressentait?"
Wayne Gretzky a eu besoin de Dave Semenko pour lui procurer plus d'espace
sur la glace. On a greffé John Ferguson à Jean Béliveau pour voir à ce
qu'il puisse travailler en paix.
Le Rocket, lui, comptait sur ses yeux pour pouvoir... respirer.
"Quand Maurice Richard se mettait en marche, ses yeux brillaient comme des
lumières, a déjà indiqué l'ex-directeur général Frank Selke. Les gardiens
de but les imaginaient comme les phares d'une automobile fonçant ver eux
dans la nuit."
En somme, le Rocket était intimidant parce qu'on ne savait jamais
s'il allait contourner l'adversaire ou s'il allait lui passer sur le
corps.
Un porte-drapeau
Plusieurs de ses rivaux ont déjà révélé qu'il était difficile de
soutenir son regard sans être parcouru par un léger frisson.
Jacques Plante, qui patinait quotidiennement avec lui, n'avait pas de mal
à comprendre ce que pouvaient ressentir ses confrères gardiens de but.
Selon lui, plus Richard patinait rapidement, plus il s'approchait du filet
et plus ses yeux s'agrandissaient. IL ne clignait jamais de l'oeil. On
aurait dit des billes prêtes à exploser dans leurs orbites.
Le Rocket a été profondément aimé parce que le peuple qu'il
représentait se reconnaissait dans ce géant pour lequel une sortie était
une affaire sans lendemain.
Quand on s'accrochait à son chandail, c'est tout le Québec qui se sentait
lésé dans ses mouvements.
Quand on le rouait de coups, les Québécois avaient mal.
Quand les autorités de la Ligue nationale le punissaient sévèrement, c'est
toute la province qui se croyait victime d'une injustice.
Avec le temps, il a hérité d'une lourde mission. Richard s'est senti dans
l'obligation de pousser la rondelle d'une main tout en transportant le
drapeau fleurdelisé de l'autre.
En cette période de deuil, n'accordez pas la moindre importance à ses 544
buts, à ses 50 buts en 50 parties ou à ses 82 buts durant les séries.
Les chiffres ne diront jamais vraiment ce que Maurice Richard a
représenté. Il faut se souvenir de lui pour la façon avec laquelle il a
marqué ses buts, pour son flair inné pour l'élément spectaculaire et pour
son extraordinaire leadership.
Quand le Canadien avait besoin d'être transporté, Richard lui offrait ses
épaules. Si l'équipe avait besoin d'un but gagnant, il bûchait jusqu'à ce
qu'il l'obtienne.
Cinq buts... le jour même du déménagement!
De grands moments, Maurice Richard en a connu plusieurs. Certains sont
pratiquement tirés d'un roman de science-fiction.
Comme ce fameux match du 28 décembre 1944, au Forum, lorsque le
Rocket a obtenu cinq buts et trois assistances contre Harry Lumley,
des Red Wings de Detroit.
"J'avais déménagé des meubles cette journée-là et j'étais arrivé au Forum
épuisé", avait expliqué Richard au confrère Jean-Paul Sarault, il y a
quelques années.
"J'avais demandé congé à Dick Irvin, mais l'entraîneur du Canadien insista
pour que je sois de la partie.
"Je n'aurais jamais pensé connaître un si fort match." Maurice avait aussi
connu une soirée de cinq buts le 23 mars 1944 contre le gardien Paul
Bibeault, des Maple Leafs de Toronto, lors d'une partie de séries
éliminatoires.
Le Canadien l'avait emporté 5 à 1 et, le lendemain, les journaux avaient
titré: "Richard 5, Toronto 1".
Il avait été honoré des trois étoiles de la rencontre.
Une tasse de café pour Sugar Henry
Le but le plus électrisant de sa carrière est toutefois survenu le 8
avril 1952, lors du septième match de la demi-finale pour la coupe
Stanley.
Il fur réussi aux dépens de Sugar Jim Henry, des Bruins de Boston.
À la deuxième période, Richard était venu en collision avec Léo Labine, au
cours d'une montée à l'emporte pièce.
Sous la violence du choc, il avait perdu l'équilibre pour se frapper la
tête sur le genou au défenseur Bill Quackenbush.
Coupé au front, Richard était resté étendu sur la patinoire, immobile
pendant plusieurs minutes.
Même s'il était fort ébranlé, il refusa de se rendre à l'hôpital et
retourna plutôt sur la patinoire, malgré les protestions du médecin de
l'équipe.
Avec moins de quatre minutes à jouer et le score égal 1 à 1, Richard
retourna au jeu et capta une passe d'Émile Bouchard derrière le filet du
Canadien et entreprit une descente spectaculaire.
Après s'être moqué de Quackenbush, et de Bob Armstrong à la ligne bleue
des Bruins, il contrôla la rondelle d'une seule main pour parvenir devant
Jim Henry et lancer la rondelle dans le fond du filet.
Une fois la rencontre terminée, Richard, toujours sonné et le visage
ensanglanté, a serré la pince à Henry au centre de la glace, ce qui a fait
l'objet d'une
photo rendue célèbre.
Pierre Durocher
Cahier-souvenir (Journal de Montréal)
mai 2000
Il ne voulait pas que Howe batte son record de buts
Le 22 mars 1952, on en est au dernier match de la saison régulière.
Gordie Howe a besoin d'un seul but pour atteindre le sommet de 50 buts et
ainsi répéter l'exploit de Maurice Richard.
Dick Irvin se présente à l'Olympia avec un plan en tête. Il songe à
déplacer Maurice Richard de l'aile droite à l'aile gauche afin qu'il
puisse surveiller lui-même Gordie Howe.
"Ça me semblait une bonne idée, rappela Irvin, mais quand j'ai vu le
Rocket dans le vestiaire, mon cœur a failli s'arrêter de battre.
Maurice avait l'air furieux. Je voyais bien que la tempête couvait. Il
fallait que je réagisse pour prévenir l'orage, mais que faire?
"Si je le laissais face à Howe, il risquait d'exploser. Si je le laissais
à son poste et que Howe égalait son record, son moral aurait pris un dur
coup. Je décidai de tenter l'expérience."
Dès les premiers instants du match, Richard envoya Howe dans la rampe en
appliquant une solide mise en échec.
Irvin a alors décidé de laisser tomber la tactique et il ordonna à Bert
Olmstead et à Johnny McCormack de s'occuper de la surveillance du joueur
étoile des Red Wings.
"Malgré mes précautions, j'avais toujours l'impression que Richard allait
se ruer sur Howe. Finalement, tout s'était bien passé, Howe ne marquant
pas de but.
"Dans le vestiaire, on aurait cru que nous venions de remporter la coupe
Stanley tellement Maurice était fou de joie", a relaté Irvin.
Pierre Durocher
Cahier-souvenir (Journal de Montréal)
mai 2000
Un flair pour
le dramatique
Les gens de ma
génération ont surtout connu le Rocket par la magie de la radio.
Quand on a enfin pu le voir à la télévision, sa carrière tirait à sa fin
tandis que Jean Béliveau, Bernard Geoffrion et Dickie Moore étaient en
pleine ascension.
À 36 ou 37 ans, Maurice avait ralenti à cause d'un excès de poids, mais il
était encore capable d'enfiler l'aiguille durant les séries de la coupe
Stanley. Il a toujours été à son mieux dans les situations corsées. Il
avait un flair pour le dramatique.
Ceux qui ont eu la chance de côtoyer le Rocket savent qu'il n'était
pas toujours d'un commerce facile.
Si quelque chose ne faisait pas son affaire, il ne gênait pas pour vous le
dire.
Que ça plaise ou non, il livrait le fond de sa pensée. La diplomatie n'a
jamais été son point fort.
En revanche, Maurice est toujours demeuré un homme simple, franc et
honnête. Il avait sa fierté, mais il ne se prenait pas pour un autre.
Il y a deux ans, le cancer s'est abattu sur lui comme la misère sur le
pauvre monde.
Un remède miracle a permis une guérison rapide, mais il se doutait bien
que ce mal mystérieux allait revenir le hanter.
Depuis quelques semaines, c'est tout le Québec qui est à son chevet. Les
légendes ne meurent pas, mais les hommes oui.
Rocket, tu peux dormir en paix.
On ne t'oubliera jamais.
André Rousseau
Cahier-souvenir (Journal de Montréal)
mai 2000
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