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Le 11 mars 1998 une
terrible nouvelle frappait, Maurice Richard était atteint d'un cancer
et était traité pour une tumeur cancéreuse à l'abdomen... le Québec est
sous le choc. Malgré les traitements et une significative perte de
poids le Rocket poursuivait tant bien que mal ses activités quotidiennes
dont un billet hebdomadaire qu'il signait dans le Journal de Montréal à
tout les dimanches, cependant il était trop incommodé pour assister à
certains événements publics.
"À 78 ans, Maurice Richard ne jouit plus
d'une bonne santé. Son cancer est en rémission, mais ses médecins ont
récemment diagnostiqué chez lui un début de Parkinson. Les sorties du
Rocket seront dorénavant limitées au strict minimum et les demandes
d'entrevues sont toutes refusées.
...Maurice a besoin de repos, reprend Jean Roy. La maladie de Parkinson lui
cause des maux de jambes et des troubles de mémoire. Il est très touché
par tous ces hommages qui lui sont rendus, mais il souhaiterait vieillir
en santé. En fait, c'est le seul souhait qui lui reste."
Finalement la nouvelle que l'on redoutait tombe.
Le 17 mai 2000 on annonce que ses médecins ont récemment
diagnostiqué chez lui le retour du même cancer à l'abdomen et que sa santé
s'est grandement détériorée. Quelques jours plus tard, le 27 mai
2000, peu de temps après avoir sombré dans le coma, le Rocket décédait à
l'âge de 78 ans d'un arrêt respiratoire plongeant le Québec et le monde du
hockey dans le deuil. L'homme, la grande vedette, qui avait aidé le
Québec à se libérer de l'oppression et contribué à faire du canadien la
plus célèbre équipe de l'histoire n'était plus, mais la légende et son
héritage, eux, demeureront à jamais.
Jean Béliveau - "J'ai visité Maurice lundi dernier
à l'hôpital, et malgré sa condition, j'ai ressenti qu'il avait toujours
cette même détermination. J'ai eu la chance de joueur avec lui
pendant sept ans et nous avons vécu de grands moments ensemble. De
la part de Élyse et moi même, je voudrais offrir mes plus sincères
condoléances à la famille Richard".
Vibrants hommages
Ce qui vint par la suite peut être considéré comme l'un
des plus beaux et touchants
hommages fait à un homme public. On lui fit des funérailles
nationales et il allait être exposé en chapelle ardente sur de la glace du
Centre Molson. Pendant 15 heures (8AM - 11PM), familles, amis et
amateurs de hockey (estimé à près de 115 000 personnes) ont défilé dans le
plus grand respect pour lui témoigner un dernier hommage. Certains
se sont rendus aux portes du Centre Molson à partir de 1h30 AM pour être
les premiers à lui rendre hommage, d'autres ont voyagés plusieurs heures
en voiture pour être sur place. Sa popularité avait de loin dépassé
la limite des âges, de la langue ou des liens politiques alors que jeunes
et moins jeunes, francophones et anglophones ainsi que politiciens de
différentes allégeances étaient présents.
Le
mercredi 31 mai était jour des funérailles à la Basilique Notre Dame, les
gens s'étaient entassés un peu partout dans les rues pour accueillir le
cortège funèbre et un écran géant avait été installé à l'extérieur de la
basilique pour les nombreuses gens présents. La sobre cérémonie
célébré par le Cardinal Turcotte fut retransmise à la télévision et se
termina par un vibrant hommage fait par son fils, Maurice Richard junior
et un magnifique chant interprété par Ginette Reno. Parmi les
personnes présentes, de anciens coéquipiers, dont Elmer Lach qui forma la
Punch Line en sa compagnie (et Toe Blake), plusieurs joueurs actifs de la
LNH, le commissaire de la ligue, Gary Bettman et plusieurs politiciens
dont les premiers ministres du Québec et du Canada.
Le vent qui patine...
Quand il lance,
l'Amérique hurle.
Quand il compte,
les sourds entendent.
Quand il est puni,
les lignes téléphoniques sautent.
Quand il passe,
les recrues rêvent.
C'est le vent qui patine.
C'est tout le Québec debout
Qui fait peur et qui vit.
- Félix Leclerc
Les yeux du gladiateur
Les yeux pénétrants de Maurice Richard ne croiseront plus jamais les
nôtres.
Ce sont ces yeux-là qui lui ont permis en partie d'entrer dans la
légende. Quand il était sur la glace, son regard mitrailleur intimidait
ses opposants.
C'était même devenu un atout majeur dans son jeu. Ce regard de fauve lui
permettait de déstabiliser ses adversaires.
Le Rocket s'est endormi à jamais. Seule la mort pouvait laisser sur
ce visage d'éternel combattant une image imprégnée de calme et de totale
sérénité.
Que d'histoires on a racontées au sujet de ce regard qui nous laissait
parfois avec la vague impression d'être fouillé jusqu'au fond de l'âme.
On ressentait même une certaine gêne quand Richard nous adressait la
parole. L'oeil était déterminé, le ton sec, les observations tranchantes.
On n'avait surtout pas le goût de répliquer quand un peu bougon, il nous
adressait le plus banal des reproches.
En nous regardant dans les yeux, on aurait dit qu'il cherchait également à
gagner cette partie-là. Qui des deux allaient baisser les yeux le premier?
Ce n'était jamais lui, évidemment.
Qui sait, c'est peut-être avec ces yeux-là qu'il a fait la conquête de
Lucille Nochet, la femme qu'il a aimée jusqu'à sa mort, plus d'un
demi-siècle après la demande en mariage qu'il lui avait faite alors
qu'elle n'avait que 17 ans.
Il est aussi très possible que Sonia Raymond, qui l'a accompagné durant
ses dernières années parsemées de bonheur et de souffrance, ait été
conquise par le même regard. Ils avaient une bonne dose de charme, ces
yeux-là.
On a tendance à faire confiance à un être qui a le regard aussi franc
parce que ses yeux traduisent ce qu'il est vraiment, un homme droit,
honnête et parfois capable d'une franchise brutale.
Richard n'aurait pas gagné des prix en diplomatie. Il disait les choses
comme il les voyait, sans gant de velours, sans le moindre détour.
Pas un moment triste
Le Rocket est sans doute parti avec la conviction d'avoir
accompli tout ce qu'il était humainement possible de réaliser pour
satisfaire ses admirateurs. Les Québécois le lui ont bien rendu en le
faisant crouler sous les ovations à un âge où les gens sombrent souvent
dans l'oubli.
Son départ n'est pas un événement triste en soi. C'est l'occasion ultime
de lui rendre un hommage chaleureux. C'est le moment de lui rappeler une
autre fois à quel point on a apprécié ce qu'il nous a donné. À quel point
il nous a fait chaud au coeur en acceptant de souffrir pour que le
spectacle s'éternise certains soirs
Le Rocket n'a pas à s'inquiéter. Il sera toujours reconnu comme le
Babe Ruth du hockey.
Babe Ruth a depuis longtemps fait la preuve que les monuments résistent à
l'usure du temps.
Bertand Raymond
Cahier-souvenir (Journal de Montréal)
mai 2000
Un écran
Je n'ai pas connu le Rocket à ses meilleurs moments sur la
patinoire.
Je n'ai pas connu les moments exaltants qu'il a fournis aux amateurs.
Mais je me compte parmi les privilégiés pour l'avoir rencontré des
dizaines de fois, pour avoir eu l'occasion de jaser avec cet homme d'une
intégrité à toute épreuve.
Il ne parlait pas de ses records, jamais.
Mais son regard était un véritable écran qui projetait sans arrêt les
exploits de son passé glorieux.
Il suffisait de le croiser du regard pour tout saisir de l'impact qu'il
exerça au cours de sa carrière jusqu'à son départ...
Il a quitté ce monde en laissant un héritage inépuisable.
Yvon Pedneault
Cahier-souvenir (Journal de Montréal)
mai 2000
Maurice Richard était le seul joueur dont mon père connaissait le nom.
Cet immigrant italien n'avait pourtant rien à faire du hockey, ni de la
glace, ni du froid. Ses préoccupations, disons, étaient ailleurs. Ses
plaisirs aussi. Mais il connaissait Maurice Richard; l'homme, le héros
était porté par sa réputation, par son aura. Déjà.
Moi, j'étais petit gars. Bien sûr, je le connaissais aussi. Et comme tous
les ti-culs, je l'aimais. Tellement, que je voulais être lui. M'appeler
Nuevo, Franco, être fils d'italiens, me faire traiter bêtement de wops par
les gamins du coin, à une époque où, au Québec, l'Italie ne jouissait pas
encore de lettres de noblesse, ne changeait rien. Je voulais être lui.
Nous voulions tous être lui.
À la maison, le samedi soir, sur notre poste en noir et blanc, nous ne
regardions pas le hockey. Je descendais donc, au deuxième, par l'arrière,
par le vieil escalier. C'était après le souper. Après avoir pris soin
d'enfiler mon pyjama de flanelle illustré d'images du Canadien, j'arrivais
ainsi chez les voisins. Les Duval, par leur générosité, sont devenus au
fil des ans la famille élargie que je n'avais pas. Il y avait là toujours
beaucoup de monde, mon oncle Marcel, ma tante Lilly, leurs frères, leurs
soeurs qui étaient aussi mes oncles, mes tantes; bien plus que des amis.
Dans la cuisine les femmes étaient attablées, à jaser, à boire du café. Je
ne m'y arrêtais pas. J'étais pressé, pressé d'arriver au salon où les
hommes de la maison, souvent en chemise blanche, la cravate détachée,
étaient rassemblés. Il y avait toujours beaucoup de fumée. C'était encore
bien vu. Il y avait aussi de la bière, de la Dow, en bouteille. Je ne me
souviens plus si elles étaient déjà, alors, trapues et dodues. Sans faire
trop de bruit, je m'assoyais, j'écoutais, j'observais. Par moments, comme
tout le monde, je criais. Un rituel. J'étais le petit homme, le "garçon de
salon" de l'oncle Marcel.
Et, à cette époque où il n'y avait que six équipes dans une ligue de vrai
hockey, nous regardions "le vent patiner". Le Québec, fier, dans son
sillage volait, s'identifiait, se laissait volontiers aspirer.
Le lendemain, comme tous les ti-culs, après l'avoir sorti du tiroir où
mamina l'avait rangé, j'enfilais mon chandail rouge du Canadien en
m'assurant que le numéro 9, cousu main, dans le dos était toujours bien à
sa place. Je mettais ma tuque. Je sautais dans mes patins. J'attrapais mes
mitaines, mon bâton, ma rondelle et je descendais périlleusement
l'escalier. Sur des lames qui avaient grand besoin d'être aiguisées, je
glissais sur le trottoir enneigé, pas tout à fait déblayé, jusqu'à la
patinoire, de l'école. Il y avait là déjà beaucoup de copains, eux aussi
arborant fièrement le numéro 9 sur leur chandail du Canadien.
Après avoir poussé et gratté la neige de la patinoire, armé de trop larges
pelles comme des petits soldats d'un escadron du froid, on formait les
équipes, on se mettait à jouer.
Sur la glace, il n'y avait que des numéros 9. Nous étions tous des
Rocket; à crier, à patiner, à vouloir compter. On y croyait. Comme les
autres, je voulais être lui. Nous voulions tous être lui.
C'est incroyable ce qu'un homme peut réveiller d'images passées. Même
mort, il ne pourra être oublié. Pas tant que, n'allez pas croire, à cause
de ses talents, de son sport, du hockey. Plutôt parce qu'il a vécu debout,
sans jamais s'agenouiller.
Franco Nuovo
Cahier-souvenir (Journal de Montréal)
mai 2000
Dans l'histoire...
Qu'est-ce qui fait la différence entre un grand joueur et un héros?
Entre quelqu'un qui a marqué son temps et celui qui entre dans l'histoire?
Pour Maurice Richard, tout cela s'est joué le soir du 17 mars 1955
quand les partisans du Canadien descendirent dans la rue, brisant tout sur
leur passage, pour protester contre la suspension du Rocket pour le
reste de la saison.
Le président de la Ligue nationale, Clarence Campbell, avait suspendu le
Rocket pour le reste de la saison et pour toutes les séries
éliminatoires parce qu'il avait frappé un juge de lignes, deux jours plus
tôt à Boston.
Le samedi suivant, quand Campbell, comme à son habitude, est venu prendre
son siège pour regarder le match du Canadien au Forum, une bombe
lacrymogène a éclaté près de son siège, quelques instants après le début
du match contre les Red Wings de Detroit. Le match fut interrompu et
l'émeute éclata.
Il y a eu plusieurs grands joueurs de hockey qui ont dominé leur sport à
leur époque, Jean Béliveau et Guy Lafleur, pour n'en nommer que deux. Il y
a eu des émeutes sur la rue Sainte-Catherine après des matchs de hockey,
lors des deux dernières conquêtes de la coupe Stanley par le Canadien.
Mais ce fut le seul moment où une émeute fut déclenchée à cause de ce qui
avait été fait à un joueur. Pour protester contre une injustice, certes,
mais c'était aussi le signe d'un malaise plus profond dans toute la
société québécoise. Un malaise que Maurice Richard a réussi en même temps
à incarner et à vaincre.
Les années 1950 au Québec ont souvent été décrites comme celles de la
Grande Noirceur. Une époque de discrimination systématique envers les
francophones. Un temps où le français avait à peine droit de cité dans
l'affichage commercial.
Une époque où on vantait la docilité de la main-d'oeuvre
canadienne-française, où la police intervenait pour briser les syndicats,
où on vendait les ressources naturelles du Québec à vil prix aux
Américains.
Il était difficile de trouver une success story canadienne-française. Sauf
Maurice Richard, bien sûr. Il avait sauvé le hockey à Montréal, un sport
qui, avant lui, était en perdition. Un peu comme le baseball
aujourd'hui...
En même temps, Richard avait trouvé le moyen de réécrire presque en entier
le livre des records du hockey et de faire de la conquête de la coupe
Stanley un rituel presque annuel pour le Canadien.
Mais rien de tout cela n'était facile pour Maurice Richard. On oublie
aujourd'hui comment plusieurs chroniqueurs de hockey anglophones se
moquaient de son anglais en le citant de façon phonétique pour bien
montrer sa difficulté à s'exprimer dans cette langue.
Pas étonnant que la suspension de Richard par Clarence Campbell ait été
vue comme tout autre chose qu'une simple mesure disciplinaire contre un
geste d'une violence inacceptable, mais quand même pas inhabituelle dans
le hockey tel qu'il était pratiqué à l'époque.
Mais c'était aussi le Montréal anglophone qui se servait de sa position de
force pour punir le Montréal francophone. Une manière de montrer, encore
et toujours, qui était le patron.
Pour bonne mesure, l'affaire Richard déclencha les passions dans la
presse, les journaux francophones de Montréal prenant parti pour le
Rocket, la presse anglophone de Toronto faisant de Campbell un héros
pour avoir eu le courage de "remettre Richard à sa place".
Cette suspension est donc vite devenue le symbole de la discrimination
dont étaient victimes les francophones dans une société où ils étaient
pourtant majoritaires.
En fait, l'émeute de mars 1955 fut l'une des rares manifestations
nationalistes au Québec en presque deux décennies, soit entre celles sur
la conscription au début des années 1940, et celles qui marquèrent la
Révolution tranquille, dans les années 1960.
Un prétexte...
On a souvent dit qu'en un sens, l'émeute du Forum était un signe
annonciateur de cette Révolution tranquille, mais il y a quelque chose
d'injuste dans cette affirmation. C'est comme dire que le soulèvement
populaire n'attendait qu'un prétexte et que ce prétexte fut Maurice
Richard.
C'est faire peu de cas de la force de la relation que le Rocket
pouvait avoir non seulement avec les amateurs de hockey, mais avec tous
les Québécois.
Plusieurs années après sa retraite, Pierre Létourneau lui consacrait une
chanson dans laquelle il disait "on aurait dit qu'il portait le sort de
tout le Québec sur ses épaules".
C'est cela qui fait la différence entre un grand joueur et un héros.
Maurice Richard fut bien plus que le capitaine du Canadien ou même l'homme
pour qui le Forum fut bâti.
Il était l'incarnation des aspirations des Québécois - des Canadiens
français, comme on disait à l'époque - dans un temps où la réalisation de
ces aspirations semblait bloquée tant au plan économique que politique ou
social.
Richard était comme les Canadiens français de l'époque - sous-payé dans un
système économique qui exploitait les joueurs et victime de discrimination
parce qu'il était francophone - mais, lui, il gagnait quand même.
Ce n'est évidemment qu'un hasard si une blessure a contraint Maurice
Richard à prendre sa retraite en 1960, au moment où commençait la
Révolution tranquille. Mais le hasard a bien fait les choses. Les
Québécois avaient besoin d'autres héros qui allaient relever d'autres
défis.
Le Québec s'est profondément et rapidement transformé, mais il n'a jamais
oublié Maurice Richard. À la fin de sa vie, il fut l'objet des
manifestations d'amour les plus sincères et les plus spontanées qu'on ait
jamais vues dans cette ville. Personne n'oubliera l'ovation qu'on lui fit
le soir du dernier match au Forum de Montréal.
C'est que les Québécois savaient ce qu'ils devaient à Maurice Richard et
combien cet homme avait su, à une époque où il a dû le faire pratiquement
seul, incarner leurs vies et leurs rêves.
Maurice Richard n'est pas qu'une légende du hockey; il fait partie de
l'histoire du Québec.
Michel C. Auger
Cahier-souvenir (Journal de Montréal)
mai 2000
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